samedi 7 février 2009

1. Le " credo " de Simon Wiesenthal

L’autre soir je relisais quelques passages du livre de Simon Wiesenthal et au moment de le refermer, quelque chose me dit de relire un passage que je connaissais déjà. Mais j’ai souvent découvert qu’en relisant des livres, on redécouvre certains chapitres comme s'ils étaient nouveaux .
Ce texte très court et qui se lit d'une traite, est comme un flot de lumière d'amour et de solidarité.
L e titre " credo " est de moi. Le titre initial est Juifs et tziganes.


J’ai redécouvert « Juifs et Tsiganes » et cette plaidoirie, car s'en est une, est si simple et si importante que j’ai voulu la poser ici, comme une réponse.
Je n’ai pas pu scanner, aussi l’ais-je recopié entièrement sur mon PC et voici!
Je suis sûre maintenant que si l’on demandait à Simon Wiesenthal ce qu’il pense de cette reconnaissance du génocide tsigane il répondrait : « Oui, mais alors, à quand une date ? Sinon, mon texte est toujours d’actualité ! »
En relisant ce texte j’ai pleuré, oui, j’ai pleuré, tant il est émouvant!...
Et encore je n’ai pas lu « Les assassins sont parmi nous ».

Je pensais au site "Notre Route" et à tous les tsiganes qui luttent pour une date de commémoration de leur génocide...


Juifs et Tsiganes.


" Si certains Polonais ont oublié qu’ils se sont trouvés avec les juifs dans les camps d’extermination du III e Reich, bien des juifs ont oublié, quand à eux, qu’ils sont les survivants d’une catastrophe qui s’est abattue avec la même violence sur un autre peuple, contre lequel ils éprouvent aujourd’hui encore bien des préjugés : les Tsiganes.
Le monde entier est au courant de l’assassinat de six millions de juifs, le monde entier évoque la tragédie du peuple juif – mais qui parle de la tragédie des Tsiganes, qui sait qu’un demi-million de Tsiganes sans doute ont péri dans les camps d’extermination ?
Et les nazis en auraient gazé six millions si les Tsiganes avaient été aussi nombreux.

Car les Tsiganes, dans leur malheur, ne furent guère mieux lotis que les juifs.
Les lois raciales de Nuremberg s’appliquaient également aux deux communautés. Les relations sexuelles avec les Tsiganes étaient considérées comme « une infamie raciale », les mariages mixtes entre Tsiganes et non-Tsiganes étaient interdits. Depuis 1936, il existait, parallèlement aux services qui enregistraient les juifs, un service spécial chargé de recenser les Tsiganes. En 1938, Himmler se fonda sur ces documents pour promulguer son « décret sur les Tsiganes », qui prévoyait que tous les Tsiganes vivant sur le territoire du Reich allemand (c’est-à-dire également en Autriche) devaient être refoulés vers l’est.
Avec pour objectif final l’extermination.
En accord avec Alois Brunner, le Hauptsturmfürer Rolf Günther, l’adjoint d’Eichmann, a ajouté un wagon de Tsiganes à tous les convois de juifs expédiés vers l’est. Une convention avait été passée entre le chef du service de police criminelle du Reich, Nebe, et Adolf Eichmann, afin que la question tsigane fut réglée par un Hauptsturmfürer du nom de Braune, au même rythme que la question juive.
Les convois de Tsiganes expédiés à l’est s’arrêtaient au début dans des ghettos (Varsovie, Lublin ou Kielce). Plus tard, on créa à Auschwitz un camp spécial pour les Tsiganes. Mengele y pratiqua sur des enfants tsiganes, essentiellement des jumeaux, les mêmes expériences atroces que sur les enfants juifs. Et Ella Lingens, qui vivait dans le camps de femmes d’Auschwitz-Birkenau, à proximité immédiate du camp tsigane, se rappelle que les Tsiganes étaient conduits aux chambres à gaz exactement comme les juifs, bloc après bloc.
C’est presque tout ce que nous savons de leur destin. Nous ignorons presque tout de la manière dont ils furent arrêtés ; nous n’avons presque aucune trace de leurs tragédies individuelles.
Dans l’Allemagne fédérale d’après-guerre, les documents nationaux-socialistes qui concernaient le « jugement racial » des Tsiganes et qui servirent de fondement à leur déportation furent administrés par le professeur Sophie Ehrhardt de l’université de Tübingen, qui avait participé à leur élaboration en 1942. (Après de multiples interventions de ma part, j’ai finit par obtenir, en 1981, que ces documents soient transférés à Coblence, aux Archives fédérales).
Après la guerre, personne n’a cherché à consigner systématiquement les témoignages de Tsiganes survivants. La rare littérature existante est incomplète, et n’est presque jamais le fait des Tsiganes eux-mêmes, mais généralement de codétenus juifs ou d’historiens.
Quand à moi, je n’ai commencé à m’intéresser de plus près à la tragédie des Tsiganes qu’au début des années soixante dix. Je m’étais trouvé avec des Tsiganes dans différents camps et je savais donc ce qui leur était arrivé ; mais, évidement, au début, le sort de mon propre peuple me tenait plus à cœur. Ce n’est que plus tard que j’ai commencé à recueillir délibérément les documents du IIIe Reich concernant les Tsiganes. Ainsi, je mis la main un jour sur toute une liasse de papiers datés de 1938, qui traitaient de la question de recensement et de l’enregistrement des Tsiganes. En 1965, alors que la prescription était imminente, j’ai envoyé au « Service central d’enquête sur les crimes nationaux-socialistes » de Ludwigsburg tout ce que je possédais sur la question et, la même année, on m’informa qu’à Berlin, on préparait une procédure contre les membres de l’Office central de la sécurité du Reich. Dans Les assassins sont parmi nous, j’ai évoqué le destin des Tsiganes, et plusieurs grands journaux, dont le New York Times, reproduisirent mes documents. En Hollande, mon ami le professeur Ben Sijes lança un projet de recherches.
Cependant, la tragédie des Tsiganes n’a jamais été véritablement assimilée par la conscience humaine.
Cela tient en grande partie aux préjugés et au rejet dont ces hommes à peau sombre, venus de l’Europe depuis les profondeurs de l’Inde, ont toujours été l’objet, avant comme après la guerre. Les services d’administration et de police, notamment en Allemagne fédérale, continuaient à y voir des « voleurs de poules » et c’est à peine si on ne trouvait pas normal qu’Hitler les ait enfermés. Contrairement aux juifs, on ne les considérait pas comme des victimes de persécution raciales, mais comme une variété spéciale d’ »asociaux », que le IIIe Reich avait interné dans des camps de concentration au lieu de les enfermer dans des maisons de correction.
Et partant de ce point de vue, on a commencé par refuser aux Tsiganes toute identité. Il a fallu des années pour que certains d’entre eux, au moins, se voient accorder le même statut que les autres victimes, et beaucoup n’en ont jamais profité.
En effet la plupart des Tsiganes ignoraient leurs droits légaux. Ils n’avaient pas d’organisation susceptible de les informer de ces droits ou de les aider à les faire valoir, malgré les tracasseries administratives. On assista que très tard à la fondation d’une association de Sinté (ou manouches) et des Roms (les deux principales souches tsiganes concernées) qui organisa même des congrès nationaux – mais généralement, la presse ne leur consacra que de rares articles.
En juin 1981, la section allemande de la « Société pour les peuples menacés » a participé à l’organisation du IIIè Congrès mondial des Sinté et des Rom à Göttingen, où se rassemblèrent trois cent délégués, venus de tente pays. Mme Miriam Novitch, du kibboutz des combattants du ghetto, en Israël , a présenté à cette occasion une documentation de vingt cinq pages sur la tragédie des Tsiganes, et j’ai moi-même fait un exposé sur les suites juridiques de ce génocide. Je m’étais occupé à cette fin des documents sur toutes les procédures judiciaires d’Autriche et d’Allemagne liées à la persécution des Tsiganes, et j’avais enquêté sur l’issue de ces procès.
Les résultats étaient bien minces.
Beaucoup de procédures ne distinguaient pas l’assassinat des Sinté et des Rom de celle des juifs, et traitaient en quelque sorte ces deux phénomènes en bloc. Lorsque les procédures spéciales avaient été engagées, on manquait généralement de témoins, si bien que beaucoup de procès s’achevèrent par un non-lieu. Pendant plusieurs dizaine d’années, aucune organisation ne s’était chargée de rassembler et de consigner ces dépositions.
Il faut malheureusement reconnaître que nous n’avons pas, nous les juifs, et même les rescapés juifs de l’holocauste, témoigné aux Tsiganes la compréhension et la sympathie que ces frères de souffrance méritaient. Il est tout à fait caractéristique que personne ne se soit soucié de verser des « réparations » aux Tsiganes ; ajoutons qu’ils furent même désavantagés lorsqu’il existait des possibilités légales de leur attribuer quelque chose. C’est ainsi que l’Autriche avait créé un important fond, alimenté par les « biens vacants ». C’étaient des biens que personne n’avait revendiqués après la guerre, mais qui avaient de toute évidence été volés, et qui pouvaient donc légitimement profiter aux persécutés.
Ella Lingens m’a raconté qu’elle avait lutté en vain pour obtenir qu’une partie de ces fonds soient versés aux Tsiganes.
Mais la plupart des fonctionnaires des communautés juives partirent du principe que ces confiscations n’avaient touché que des biens juifs – les Tsiganes ne possédaient rien, c’était bien connu.
En valeurs absolues, ce n’est peut-être pas loin de la vérité. Toutefois pour un Tsigane, la roulotte qu’il avait perdue était sûrement aussi précieuse et vitale que son magasin confisqué l’était pour un commerçant juif.
Mais les Tsiganes restaient des êtres humains de deuxième catégorie.
Dans les discours prononcés dans les camps de concentration ou à l’occasion de cérémonies commémoratives, ils furent passés sous silence pendant plusieurs dizaines d’années ; ensuite, on leir consacra quelques phrases.
En 1085, lorsque le Conseil central juif organisa en Allemagne une cérémonie commémorative à l’occasion de la libération du camp de Bergen-Belsen, le Conseil central des Sinté et des Rom demanda l’autorisation de prononcer une allocution : des membres de leur peuple étaient morts eux aussi dans les camps. Le Conseil central juif refusa. J’appelai Werner Nachmann, alors président du Conseil central (et qui s’est discrédité depuis à la suite d’un détournement de fonds destinés aux indemnisations), pour lui demander d’accorder au moins un bref temps de parole au représentant des Sinté et des Roms.
Il persista dans son refus.
Sachant que le chancelier Kohl devait prendre la parole à cette cérémonie, je lui ai téléphoné et lui ai demandé s’il lui serait possible d’évoquer la tragédie des Tsiganes dans son discours. Helmut Kohl l’a fait immédiatement, et d’une manière fort émouvante.

Il m’a été possible à plusieurs reprises d’aider les Sinté et les Rom sur un front secondaire au moins : un jour, un de leurs convois fut retenu à la frontière hollandaise et j’ai pu obtenir, grâce à un télégramme adressé à la reine Beatrix, qu’on les laisse poursuivre leur route ; une autre fois, au cours d’un procès où j’avais été appelé comme expert, j’ai pu contribuer à informer un tribunal d’Allemagne fédérale de la tragédie tsigane.
Au Centre Simon Wiesenthal de Los Angeles, nous avons déjà organisé une série de manifestations aussi bien à la mémoire des Tsiganes qu’à celle des Arméniens pour prouver par là notre solidarité avec toutes les victimes des génocides.
Mais il aurait été beaucoup plus important d’accorder aux Sinté et aux Rom une représentation politique. En 1979, les Etats-Unis ont fondé par exemple un « US-Holocaust Memorial Council », qui s’est donné pour but de mener les actions les plus diverses pour empêcher la tragédie des victimes du régime nazi de tomber dans l’oubli. Les membres de ce conseil étaient, outre des représentants juifs, des Polonais, des Russes, des Ukrainiens et d’autres encore – mais il n’y avait pas un seul Tsigane.
Tous les efforts de l’association internationale des Rom à cet égard furent vains.
Pour les aider, j’adressai une lettre circonstanciée au président du Comité, Elie Wiesel. Au bout de quelques mois, je reçu une réponse de son secrétaire qui m’informait que la nomination des membres dépendait du président Reagan. Le Comité international des Rom et la « Société pour les peuples menacés » adressèrent donc de longues lettres au président Reagan – qui aboutirent toutes sur le bureau d’Elie Wiesel. Je décidais donc de m’adresser une nouvelle fois à Wiesel, en lui suggérant de remplacer un des membres juifs du Memorial Council (ils étaient plus de trente) par un représentant des Tsiganes.
Cette lettre resta sans réponse.
Lorsque je publiai cette « correspondance » dans notre bulletin annuel – je jugeais en effet que l’attitude de l’Holocaust Memorial Council était injuste – je reçu une série de copies de lettres adressées à Wiesel par quantité d’autres gens pour soutenir la revendication des Tsiganes.
Le seul geste de l’Holocaust Memorial Council en faveur des Tsiganes fut une sorte de réunion commémorative, en septembre 1986.
Il fallu attendre qu’Elie Wiesel eût quitté la présidence, pour qu’on nous informa que le nouveau comité directeur acceptait l’entrée au conseil d’un représentant des Tsiganes, le professeur Hancock (qui représente aussi les Rom aux Nations unies).
Lorsque le pris Nobel de la pais fut attribué à Elie Wiesel en 1986, les organisations tsiganes avaient décidé de se rendre à Oslo pour manifester contre la remise de ce prix.
Cela me plaçait dans une situation fort déplaisante, on s’en doutera : tout le monde savait que j’étais liée d’amitié depuis de longues années avec les dirigeants des Sinté et des Rom, et il était très probable qu’Elie Wiesel m’imputerait la responsabilité de cette manifestation : Sans doute penserait-il que j’avais été blessé dans ma vanité parce qu’on l’avait préféré à moi pour le prix Nobel (car j’étais aussi candidat). J’eu donc une longue conversation téléphonique avec Romani Rose, le président de l’association tsigane en Allemagne, pour empêcher cette manifestation. J’obtins gain de cause, malgré des grincements de dents.
Je crois cependant que la déception de beaucoup de Sinté et de Rom devant l’attitude de ceux qui ont souffert avec eux sans les camps de concentration et qui les ignorent aujourd’hui est compréhensible et justifiée – et plus encore leur déception devant l’indifférence des juifs.
Nous avons tant d’expériences en commun : les Sinté et les Rom sont, comme nous, dispersés au milieu d’autres peuples, ils sont comme nous entourés de milliers de préjugés profondément enracinés, et comme nous, ils n’ont pas fini d’en souffrir.
Auschwitz est marqué au fer rouge dans leur histoire comme dans la notre.
Certaines interprétations modernes du concept de « nation » affirment que l’un de ses principaux critères est la « communauté de destin » : en ce sens, je me sens lié à tous les Tsiganes qui ont souffert à Auschwitz. " Simon Wiesenthal

Extrait de « Justice n’est pas vengeance » Ed du 13 février 1989 chez Robert Laffont


Liberez enfin l'amour!



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